L’Edito de Philippe Grison

Depuis toujours, la musique nous montre à quel point la création demeure un espace de liberté qui triomphe de l’adversité. Mozart s’est un beau jour affranchi des humiliations réservées par son archevêque ; cet acte courageux a fait de lui un compositeur libre.
Beethoven, Schubert et Brahms, dont l’œuvre est omniprésente cette saison, incarnent le génie romantique qui contourne les embûches semées sur son parcours pour imposer sa personnalité en surmontant la pression sociale. Marquée par l’irruption des régimes totalitaires, la première moitié du XXe siècle a imposé au créateur moderne une existence chaotique, remplie d’humiliations et d’angoisse. Chostakovitch en est l’exemple le plus marquant, en proie dès sa jeune carrière à l’ignominie du régime stalinien. La revanche prise sur cette chape de plomb qui s’est étendue jusqu’à sa mort peut être lue dans les messages et citations savamment disséminés dans sa musique. Son Premier Concerto pour violoncelle, que nous propose Victor Julien-Laferrière le 25 janvier, constitue l’une de ces impressionnantes pièces à conviction.
La musique peut transcender les conventions sociales et les tabous.

À Venise, à l’époque où Vivaldi en dominait la vie musicale, les pensionnaires féminines de l’Ospedale – l’institution caritative où il enseignait – étaient dissimulées des auditeurs par des voiles.
Le programme du 7 juin nous replonge dans le contexte de la création vivaldienne : bien que corsetées par l’institution, ces jeunes filles ont laissé échapper les plus célestes et les plus sensuelles des vocalises.
Inspiration et recueillement, combat et apaisement habitent l’âme schubertienne dans sa sublime Symphonie Inachevée dont l’audition, une fois encore, devrait nous plonger dans le drame et le bonheur réunis. Ce concert proposé à quelques jours de Noël par Alexandre Piquion et Sonia Wieder-Atherton s’ouvre par une œuvre tout aussi envoûtante, le Kol Nidrei de Max Bruch, qui conjugue les traditions juive et protestante.
Il permettra aussi d’entendre le Concerto pour violoncelle de l’un des compositeurs les plus actifs et les plus curieux d’aujourd’hui, Olivier Penard.

La musique est enfin et surtout un acte de vie et de fête. Les années folles, au cours desquelles l’Europe et les États-Unis se sont répondus en rivalisant de timbres et d’inventivité harmonique, l’ont bien montré.
Qui, mieux que Gershwin, incarne mieux la synthèse des genres savants et populaires, lui qui travailla dans l’univers de la sheet music avant de fonder l’opéra américain ?
Ravel, qui l’avait chaleureusement encouragé à rester lui-même, revint de son voyage outre-Atlantique la tête pleine de sonorités américaines où il puisa sans compter.
Les deux concerts qui vous seront proposés en mai et juin sont ainsi complémentaires.
Si Fauré et Saint-Saëns représentent la tradition, Milhaud et Poulenc nous projettent dans l’atmosphère endiablée des années folles. Et le pas vers l’univers bariolé de Broadway est franchi grâce aux arrangements de Cyrille Lehn. C’est toute la vitalité de New York qui explose, enrichie par l’apport culturel des émigrants qui ont alimenté un répertoire toujours bouillonnant.

Vous l’avez compris, cette nouvelle saison satisfera une fois encore les goûts les plus divers grâce au talent de nos invités et à l’engagement inépuisable de Samuel Jean et de nos artistes musiciens.

Philippe Grison